So far away from Fairford

Par Philippe Borentin.

Le 2 juin 1972, le Concorde 002 débute une tournée promotionnelle (Far East Flight) qui lui fera visiter 12 pays, effectuer 12 vols de démonstration pour se terminer à Londres le 1er juillet après plus de 74 000 km. Le Concorde est présenté à 13 compagnies aériennes et plus de 200 passagers sont invités à participer à des vols supersoniques au-delà de Mach 2.

L’équipe technique du Concorde 002, est constituée de : Brian Trubshaw, Peter Baker et R. Walker (dit Johnnie), Pilotes d’essais, Brian Watts et D. Horley, Mécaniciens navigants d’essais, Georges Wood et C. Scott, Navigateurs, Mike Addley et Peter Holding, Observateurs & F. Clawson, Steward (B.O.A.C.)

L’assistance technique est assurée par la Royal Air Force qui met un VC 10 (transport du personnel technique de British Aircraft Corporation et de l’Aérospatiale) et un Belfast (transport des équipements de rechange).

Le Concorde 002 décolle, le 2 juin, dans le brouillard matinal de Fairford pour participer à cette tournée de démonstration. Après une traversée de la méditerranée à Mach 0.93, Concorde 002 se pose à Athènes. À l’arrivée de l’appareil, à Téhéran, c’est le Shah d’Iran qui reçoit Henri Ziegler et Geoffrey Knight. Préalablement au vol de démonstration, le Shah d’Iran participe au briefing d’avant vol avec Brian Trubshaw. Lors du 1er vol de démonstration, le Shah d’Iran vole en place gauche, laissant à Brian Trubshaw le « jumpseat ». Lors de l’arrivée à Bangkok, les représentants de Rolls Royce révèlent que les consommations de carburant du Concorde 002 sont plus faibles que celles prévues. Des problèmes techniques sur le moteur n°2 entraînent l’annulation du 3ème vol de démonstration du 9 juin à Singapour et son report au 24 juin. Le départ pour Manille est décalé en raison du changement d’une valve du système d’air conditionné. Le Concorde 002 se rend ensuite au Japon où il effectue 2 vols de démonstration au profit de Japan Air Lines, mais les négociations avec la compagnie nipponne ne débuteront qu’au mois de juillet. Le prototype anglais effectue son 200ème vol lors de la liaison Manille-Darwin. Le G-BSST cumule à cette occasion 416h54 de vol bloc/bloc, 126 vols supersoniques et 110h09 de vol supersonique.

A Téhéran, le Shah d’Iran au briefing avec Brian Trubshaw – Concorde 002 à Singapour.

Après 2 jours de maintenance, les 18 et 19, l’avion poursuit sa tournée en Australie. A l’occasion du vol de démonstration à Sydney, le 20, l’avion survole, lors du retour, le port et l’Opéra à l’attention des photographes qui sont regroupés sur les quais. Le 25 juin, entre Bangkok et Bombay, l’avion survole le Golfe du Bengale à 54 000ft ce qui lui permet d’être au-dessus des orages de la mousson, mais l’arrivée à Bombay s’effectue sous des pluies torrentielles.

Survol de Sydney

Après son passage à Toulouse, le 30 juin, le G-BSST revient à Londres Heathrow le 1er juillet 1972 où il est accueilli par la Reine Elisabeth II et la Princesse Anne.

Aspects politiques de cette tournée (Rapport Aérospatiale)
L’arrivée du Concorde dans des pays aussi lointains que le Japon et l’Australie permet de démontrer concrètement la réalité et l’ampleur de l’entreprise développée par la France et le Royaume-Uni. Cela apparaît d’autant plus clairement que les pays étrangers visités constatent qu’il ne s’agit pas d’une tournée exclusivement britannique, puisque les Ambassades et les représentants des constructeurs français ont pris une part active à la mise en œuvre et à l’exécution de la tournée, tant au niveau de l’État-major et de la Direction Commerciale qu’à l’échelon technique. Une telle intégration, réalisée dans un climat de collaboration amicale, est soulignée à maintes reprises par les différents interlocuteurs. Le défi aéronautique européen, face à la suprématie traditionnelle des constructeurs américains, est suivi avec attention dans le monde de l’aviation civile internationale.

Bilan opérationnel de cette tournée (Rapport Aérospatiale).
La vitesse de Concorde et sa contribution à la réduction des temps de voyage ont été mis en évidence. Dans le cas des étapes effectuées à vitesse subsonique, l’avantage de Concorde volant à Mach 0.93 demeure appréciable. Le gain sur la vitesse de croisière est supérieur à 10 % par rapport aux avions de ligne subsoniques volant entre 0.80 et 0.84.

Le vol le plus remarquable est l’étape Bangkok – Bombay (3 076 km), effectuée à vitesse supersonique au-dessus du Golfe du Bengale et poursuivie en subsonique au-dessus du continent indien, soit au total 2 h 28 de vol au lieu de 3 h 50 avec les avions subsoniques actuels. L’intégration de Concorde dans le trafic aérien en route et dans les zones terminales ne donne lieu à aucune difficulté particulière, même au Japon où la densité du trafic est proche de la saturation. L’atterrissage à Bombay, au retour, effectué par des conditions météorologiques sévères, a impressionné les spécialistes indiens. La plupart des pistes utilisées au cours de cette tournée conviennent à Concorde. De nouveaux aéroports aux pistes allongées seront disponibles entre 1973 et 1977.

La tournée s’est effectuée dans des conditions climatiques variées :
– Températures au sol élevées, notamment à Téhéran (36°C) et à Dhahran (40°C)
– Forts vents traversiers à l’arrivée à Tokyo (environ 22 nœuds)
– Mousson (pluie intense et faible visibilité) à l’arrivée à Bombay
– Nébulosité active à développement vertical et orages tropicaux, souvent jusqu’au niveau de croisière supersonique de Concorde, sur les axes Bombay – Singapour – Manille  

Les basses températures enregistrées à haute altitude dans les zones équatoriales et tropicales lors de la tournée de septembre 1971 du Concorde 001 en Amérique du Sud, ont été confirmées au cours des vols effectués par le Concorde 002.

La plupart des vols supersoniques ont permis de noter régulièrement des températures de l’ordre de – 80°C. La température la plus basse est enregistrée lors du vol 191 entre Bombay – Bangkok, à Mach 1.98 et 54.600 ft, à – 87°C. De telles températures ont une influence favorable sur la consommation de carburant. Brian Trubshaw ayant indiqué des consommations horaires variant de 24t à 21,5t selon les secteurs. Compte tenu des plans de vols prudents établis par les équipages de la BAC, l’avion s’est souvent présenté à destination avec un excès de carburant et une masse supérieure à la limite maximale autorisée à l’atterrissage.

Sept vols supersoniques ont été effectués au-dessus des terres :
– 2 vols de démonstration en Iran
– 2 vols en Australie sur un corridor expérimental Broome – Sydney
– 2 vols au-dessus de l’archipel indonésien sur l’axe Manille – Darwin
– 1 vol au-dessus de l’Arabie Saoudite

Corridor supersonique Broome – Sydney

L’analyse des premiers résultats montre que les valeurs de la surpression engendrée par le vol de Concorde en croisière à Mach 2 ne sont pas supérieures aux estimations avancées par les constructeurs et que les réactions spontanées des individus sont nettement moindres que celles auxquelles on pouvait s’attendre. On peut donc espérer que le corridor expérimental sera officialisé et que les gouvernements de l’Iran et de l’Arabie Saoudite accorderont définitivement le survol de leur territoire en supersonique dans des couloirs à définir.

Comportement technique de l’avion au cours de cette tournée (Rapport Aérospatiale)
Indépendamment du rapport technique très détaillé publié par la BAC, on peut constater que les horaires prévus sont généralement respectés. Cela démontre aux compagnies aériennes, la disponibilité de cet avion prototype, la bonne tenue des systèmes et des équipements, permettant d’effectuer souvent deux vols de démonstration consécutifs, le Concorde 002 ayant par ailleurs effectué 3 vols dans la même journée entre Dhahran et Toulouse. Les quelques pannes qui ont affecté le programme ont été les suivantes :
– Amplificateur réchauffe défectueux sur le moteur n°2 avant le décollage d’un vol de démonstration à Singapour (vol annulé)
– Panne sur un circuit radar de bord qui a entraîné une modification du calendrier d’arrivée à Tokyo (retard de 23 heures, mais immédiatement absorbé par une journée « tampon », sans influence sur la continuation du programme)
– Vanne de conditionnement d’air défectueuse à l’escale de Manille
– Remplacement d’une servocommande d’élevon à Bombay
– Indication de braquage asymétrique des élevons extérieurs en cours d’accélération transsonique (vol Bombay – Dhahran effectué entièrement en subsonique)

Toutes ces pannes, qui concernent essentiellement les équipements, ne mettent pas en cause le comportement satisfaisant de l’avion.

Aspects commerciaux de cette tournée (Rapport Aérospatiale).
Malgré la réussite de cette tournée promotionnelle, 6 mois plus tard, le 31 janvier 1973, les options d’achat américaines de Concorde seront toutes annulées.

PB

Annexe. Liste des vols (étapes et temps de vol) ainsi que des membres d’équipages en fonction et leur place à bord.

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