19 février 1974, le pôle Nord à Mach 2

Par André Turcat

Début février 1974, le Concorde de présérie français, le Sierra Alpha se rend à Fairbanks en Alaska pour la campagne de certification « temps froid » car des températures de -45°C sont attendues. Pour le retour vers Toulouse, il est prévu, comme à l’aller, de faire une escale à Keflavik. André Turcat a une idée : survoler le pôle Nord ! Cela rallongera de 300 milles la distance vers « Kef » mais, comme le dit Claude Durand, le Sierra Alpha « l’a dans le buffet ». Traduisez : on peut le faire, on va le faire ! Dans son livre « Concorde, Essais d’hier, Batailles d’aujourd’hui », André Turcat nous parle de ce vol.

Mon projet, que tous deux [Jean Franchi et Claude Durand ndlr] ont deviné, c’est, au lieu de nous contenter de contourner le Grand Nord canadien, de tenter, en super, une verticale exacte du pôle Nord avant de reprendre le cap sur Keflavik en Islande.

Avec nos centrales gyroscopiques à inertie, la navigation ne peut jamais poser de grands problèmes, sauf justement au voisinage immédiat du Pôle. Le calcul de la position de l’avion en latitude et en longitude qu’elles ont à y faire risque d’arriver à la limite de leurs possibilités. Au passage du Pôle, en effet, à la latitude de 90°, la longitude changera de 180 en quelques secondes. Le calcul va-t-il se faire assez vite, ou les centrales vont-elles « perdre les pédales » ? Je me suis bien renseigné, avant de partir, auprès des fabricants, la maison américaine Litton. Ils m’ont tranquillisé, mais à vrai dire ils n’ont pas d’expérience précise enregistrée d’un trajet passant à la verticale du Pôle mais seulement aux très hautes latitudes. Et puis, à la verticale même, il y a un autre petit problème de navigation amusant : pour aller vers Keflavik, il faut à ce moment prendre droit au sud. Or, quelle que soit la destination, tous les caps sont au sud. Comment choisir entre ces différents caps sud, qui se liront toujours 180 sur la rose du plateau de route, pour autant que les centrales aient réussi leurs calculs ? Autant dire que ce trajet a pour moi un délicieux parfum d’inconnu, et j’y vois un petit coup de panache qui ne me déplaît pas.

Le 19 février 1974, c’est l’hiver. Au pôle Nord, soleil et lune sont invisibles. Le vol décolle en fin de journée, la nuit polaire est totale. André Turcat raconte ce vol.

Après dîner, toutes nos équipes montent à bord. Jean Franchi est en place pilote car j’ai voulu rester libre de me consacrer entièrement aux liaisons radio et à la navigation. Nous décollons à 22 heures sur la piste gelée. Dans l’axe de départ, une magnifique aurore boréale ondule ses voiles. Nous prenons aussitôt le cap géographique plein nord. Une heure et quart, et nous serons au Pôle !

Quelques minutes avant d’atteindre le Pôle, l’axe de rotation même de la Terre, nos deux centrales de navigation, se calculant l’une légèrement à gauche et l’autre à droite du méridien moyen que nous suivons, commencent à indiquer des longitudes de plus en plus différentes. Puis soudain sur les plateaux de route, les roses basculent, l’une à gauche et l’autre à droite, tandis que dans les fenêtres des boîtes, les petits chiffres lumineux des longitudes s’affolent. Comme la précision de navigation est de l’ordre du mille nautique, c’est qu’à cet instant nous devons passer exactement au pôle Nord, à quelques centaines de pas près. Perplexes sur la longitude, les centrales ne savent plus non plus nous indiquer quel cap sud prendre vers Keflavik. Mais cela, nous l’avions prévu. Et nous avions calculé, Jean et moi, que nous devrions, au passage, effectuer simplement un virage à droite de 53°. Peu à peu, comme nous nous éloignons du Pôle, les deux centrales retrouvent enfin leurs esprits.

Pour assurer le coup, en approchant du pôle, André Turcat et Jean Franchi avaient repéré une étoile située à 50 degrés à droite et s’étaient assurés qu’en sortie de virage, ils volaient dans sa direction.

Sur le chemin du retour maintenant, ayant laissé derrière nous l’aurore boréale, nous apercevons devant nous une nouvelle aurore, la vraie. Nous allons à la rencontre du Soleil, qui semble jaillir par-dessus la Terre. Nous n’oublierons jamais ces instants-là. Bientôt nous survolons de nouveau le magnifique Groenland, mais sur sa côte est cette fois. A gauche, la mer encore gelée où la banquise se fendille, à droite les hauts plateaux couverts de glace. Il est temps d’entamer notre descente sur Keflavik, d’où nous repartirons vers Toulouse après avoir accompli le plus extraordinaire de nos voyages.

AT

Extrait de “Concorde Essais d’hier, Batailles d’aujourd’hui” par André Turcat. Editions Le Cherche Midi