CONCORDE A SAINT MARTIN, UNE PREMIERE

Par Jean-Paul Le Moël, Chef de Division Concorde Air France

Extrait de son livre “Concorde raconte” où, comme le titre l’indique, l’auteur s’identifie à Concorde.

Cette scène se déroula en l’an de grâce 1648. L’île reçut deux noms de baptême : Saint-Martin en français, Sint Maarten en hollandais. Trois siècles un tiers plus tard, le vendredi 6 février 1981, vers onze heures du matin, au moment de la plus grande activité – relative -, un phénomène étrange se manifesta sur l’île. Tels des lemmings se dirigeant en troupeaux suicidaires vers la mer pour s’y engloutir, la totalité de la population de Sint Maarten et Saint-Martin réunis, hors quelques malades ou infirmes, prit la direction de l’aéroport de Juliana, situé en bordure de mer. A bord de voitures, camions, bus, motos, mobylettes, vélos, landaus, poussettes, tous engins sur roues. Bien vite les routes furent bloquées, la circulation paralysée. On en revint 333 années en arrière, où une bonne paire de jambes supportait la grande majorité des déplacements. Magasins fermés, bistrot, restaurants et hôtels désertés, logements vidés… Quelle était donc cette force incoercible qui poussait cette foule dans une même direction ?

Était-ce l’annonce d’un cyclone ? … On se serait plutôt barricadé à l’intérieur. L’annonce d’un tremblement de terre ? Les sismologues étaient sereins. La venue du pape Jean-Paul II ? Il ne se déplaçait guère en terre protestante. Castro, Brejnev, Reagan, les Pink Floyds, Jimmy Connors, Paul Newman, Sophia Loren, Miss Monde ? N’en déplaise à ces vedettes, seuls quelques fans auraient fait le déplacement. Les autres se seraient contentés de les regarder à la télé.

Levons le voile. Qui donc était ainsi capable de vider un territoire de ses habitants ? Il s’agissait tout bonnement de la venue de monseigneur Concorde, votre serviteur, en terre saint-martinoise.

J’avais quitté Paris-Charles-de-Gaulle en début d’après-midi pour une longue étape de 3 700 milles (6 800 kilomètres) qui m’amènerait après trois heures quarante-cinq de vol au-dessus de l’aérodrome de Juliana, situé précisément dans Sint Maarten. Je portais mon habit Air France. Selon mon habitude j’allais atterrir plus tôt que je n’étais parti. Heure de départ : 13 heures, durée du vol : 3h45, décalage horaire : moins 5, heure locale d’arrivée : 11 heures 45 !

A mon bord se trouvaient une soixantaine de passagers, gratifiés de cette promenade supersonique par un promoteur aux dents longues, qui n’avait pas lésiné sur un coûteux, autant que génial, coup publicitaire. Un menu spécial“Port Caraïbes” souhaitait la bienvenue aux passagers leur présentait l’excellent repas qui allait leur être servi. Dans ses plus délirantes spéculations il n’avait pas osé imaginer le spectacle qui allait s’offrir à ses yeux.

Mes deux pilotes sont les premiers à noter cette affluence fantastique. Ils craignent une émeute, une révolution, conduisant à la fermeture de l’aérodrome. Interrogée, la tour de contrôle, d’une voix où perce une certaine émotion, en donne la raison : l’île entière s’est déplacée à l’annonce de ma venue.

Au cours de la préparation du vol un problème s’était posé : la piste de Sint Maarten était utilisée uniquement par les avions moyen-courriers. Sa longueur était limitée. Certes, au cours des vols d’essais, j’en avais vu d’autres, mais il s’agissait d’un vol de ligne, transportant des passagers ! Les règles en sont plus strictes. Dans les bureaux, on tritura les courbes, enlevant quelques kilos par ci, ajoutant quelques nœuds de vent par là. Il fut décidé que c’était faisable. Je le savais intuitivement, bien avant tous ces calculs. Un simple coup d’œil à la piste et je peux dire si c’est « posable » ou non. Mais on se méfie de moi, on dit volontiers que, comme toutes les vedettes, j’ai tendance à minimiser la difficulté, voire à l’occulter. Certains cavaliers de concours disent la même chose de leurs montures. La plupart de mes équipages sont d’accord avec moi : ils savent d’instinct s’ils peuvent y aller. C’est le cas aujourd’hui. Nous vibrons sur la même longueur d’onde. Je sais qu’ils vont soigner l’atterrissage et me faire honneur. Je prends contact avec la piste à l’endroit visé, ni avant ni après ; la douceur du toucher est telle qu’à peine une légère fumée bleue enrobe les pneus. Cependant qu’à bord, les passagers applaudissent, à terre c’est le délire, au point que les applaudissements, les hurlements réussissent à couvrir le bruit des réacteurs en jet inverse. C’est ce qu’a rapporté le commentateur de la station locale de radio, relayé le lendemain par la presse. Même si eux aussi en rajoutent, le chef d’escale de la compagnie Air France, pour qui je ne suis pas un inconnu, nous a confirmé cette manifestation d’enthousiasme tonitruant.

Le délire continua après l’arrêt des moteurs au parking. De nombreux policiers furent nécessaires pour contenir l’ardeur de la foule qui voulait me toucher. Toucher : j’aurais admis et, admettons-le : aimé ! Mais, à partir d’un certain seuil d’adoration se glisse souvent une tendance « phage ». Que chacun s’en retourne avec un morceau de la Croix, en l’occurrence, une partie de pneu, un bout de tôle, un boulon, une pièce de tissu de la décoration intérieure et je me retrouvais mutilé, dans l’impossibilité de reprendre l’air. Les Autorités ont eu raison de ne pas laisser approcher mes « fans ». J’ai lu dans leurs yeux qu’ils étaient déçus, j’aurais voulu leur dire que je les comprenais mais je me tus et me laissais ceinturer par un cordon de policiers. En revanche, je fus mitraillé de la tête à la queue. Dans le climat d’oubli relatif où je vis actuellement, il m’est doux de penser que chaque foyer de cette sympathique île, garde un ou plusieurs souvenirs de cette folle journée. Je pense également au promoteur qui fut totalement dépossédé de son coup publicitaire car, de ce jour-là, on ne retint que Concorde et non l’objectif de sa venue.

En conclusion, j’aimerais résumer la relation que fit de l’événement le journal local. Evoquant la visite de la reine Juliana de Hollande quelques mois auparavant, le rédacteur ne cacha pas, en termes éminemment diplomatiques, que monseigneur Concorde avait, ô sacrilège, douloureusement éclipsé la souveraine.

JPLM

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