Par François Adibi
En ce mois de juin 2003, eurent lieu les tout derniers vols de Concorde. En tirant au sort, nous avons donné au hasard l’affectation des vols aux 12 équipages du secteur supersonique. Je me retrouvais ainsi dans le poste de pilotage du tout dernier vol du Concorde en France, avec Henri-Gilles Fournier, Éric Tonnot et Daniel Casari aux commandes.
Paris-Toulouse, en passant par Le Havre et l’océan Atlantique, pour accélérer jusqu’à Mach 2 ; c’était ce qu’on appelle une boucle supersonique, avec à notre bord la fine fleur de ceux qui ont bâti l’industrie aéronautique civile française depuis les années 1960. Dans le bleu des hautes altitudes, pour ne pas « banguer » sur les côtes, on se laissa glisser en décélérant, comme à regret ; nous apercevions Biarritz maintenant, à 1 000 km/h, le temps lui-même ralentissait. Nous arrivions dans le vert, la mosaïque des prairies et des tapisseries végétales. Le paysage s’aplatissait, les villages, les rivières et les gares étaient comme un monde de train électrique. Au loin se dessinait Toulouse, le port d’attache.
Nous arrivions en finale sur la piste 32 gauche, cette même piste qui avait vu décoller le premier Concorde le 2 mars 1969 : le temps de rêver est bien court : « cinq cents pieds, trois cents pieds, cent pieds, remise de gaz ! » a annoncé l’officier mécanicien navigant. Comme pour forcer le destin, nous avons interrompu ce dernier atterrissage, le temps n’était pas encore venu… Manettes en butée avant, le nez vers l’azur, l’avion grimpait au ciel, dans le vacarme et la lumière des 4 réacteurs Rolls Royce Olympus 593 ; il montait comme une clameur qui nous a tous emportés.
Nous allions faire le salut au pays natal, avec à notre bord André Turcat, Henri Perrier, Michel Rétif, Jean Pinet et Gilbert Defer, les hommes des premiers vols. Les cadrans, les aiguilles et les compteurs recommençaient à dérouler, les lumières ambre et vertes scintillaient, check-lists effectuées, l’avion vibrait comme un cheval repartant au galop, la vitesse augmentait doucement : 230 nœuds, 250 nœuds… mise en palier à 4 000 pieds. Les faubourgs de la ville glissaient à nouveau sous nos ailes.
Concorde fit autour de Toulouse un cercle immense qui n’avait ni commencement ni fin, ce cercle était comme un panache blanc qui se teintait de rose. En son centre, comme un cœur battant, il y avait l’église Saint-Sernin, fleur de corail ; le long de ses méridiennes, le traversant de part en part, étincelaient les deux bandes d’argent de la Garonne et du canal du Midi, dans lesquelles le ciel s’engouffrait. De mon poste d’observateur, je voyais à travers le cockpit l’ombre du Concorde nous rattraper, puis nous passer devant et sur les côtés. L’avion et son ombre faisaient dans ce ciel bleu d’éternité ce qui ressemblait à un combat avec l’Ange. J’avais en mémoire ces vers d’Apollinaire : « Vous qui m’aimez assez pour ne jamais me quitter, et qui dansez dans le soleil sans faire de poussière, ombre encre du soleil… »
Dans cette danse tournoyante, nous aurions pu continuer à faire des cercles sans fin autour de Toulouse tant la ville semblait inépuisable et notre joie proche du zénith. Mais il fallait revenir, retrouver le jardin des retours, où nous attendaient, les yeux grands ouverts, le peuple de Toulouse.
Le Grand Balcon, Latécoère, Mermoz, l’Atlantique sud, la course contre le soleil, Mach 2, la stratosphère, Kennedy, une ou deux étincelles et puis plus rien que le soleil ; les mots se bousculaient dans la lumière.
La Garonne reflétait le ciel, Elle était le miroir de notre Paradis.
FA
Extrait de « Concorde. Notre part de rêve » Editions Michel Lafon

Les grands anciens en salle d’embarquement : Gilbert Defer, Henri Perrier, Raymond Déqué, Michel Rétif, André Turcat, Jean Rech, Jean Beslon, Dudley Collard, Pierre Lecomte.

Dernier push-back pour la maintenance Concorde

L’équipage : Sandrine Pichot, Daniel Casari, Catherine Pellerin, Éric Tonnot, Christine Badia-Hébras, Henri-Gilles Fournier, Alain Debroise, Martine Pelisson et Franck Touati.

