Panne de volets sur Concorde

Par André Blanc
Officier Mécanicien Navigant sur le vol inaugural vers Rio.

Témoignage recueilli au cours des enregistrements vidéo effectués par Loïc Pourageaux et André Rouayroux les 24 novembre 2007 et 13 décembre 2009.

Le vol inaugural vers Rio, le 21 janvier 1976, avait fortement marqué André, à la fois pour le meilleur et pour le pire. Le pire résidait dans la pression médiatique qui entourait ce premier vol. Les images du décollage de Paris, synchronisé avec celui du Concorde anglais à Heathrow, étaient retransmises dans le monde entier. Au poste de pilotage, la tension était forte. Durant tout le vol, Yves Mourousi de TF1, dont André disait qu’il avait « un formidable bagout », avait été présent dans le cockpit. Mais le pire, ce fut certainement cette panne survenue après le décollage de Dakar et qui faillit compromettre la réussite de ce premier vol.

L’équipage du vol inaugural du 21 janvier 1976 vers Dakar et Rio. De gauche à droite : Pierre Dudal, André Blanc et Pierre Chanoine. Décollage du Fox Alpha vers Dakar.

Revenons un peu sur cet incident qui est connu par beaucoup mais dont peu savent précisément de quoi il s’agit. Faisons donc un peu de technique. Le très complexe système propulseur de Concorde est capable de fonctionner à vitesse supersonique. Pour ce faire, l’équipement dont le rôle est capital est l’entrée d’air qui, à l’inverse d’une entrée d’air subsonique, est mobile. Elle se rétrécit au fur et à mesure que la vitesse augmente de manière à comprimer et ralentir le flux supersonique afin de délivrer en permanence au moteur, de l’air n’excédant pas 800kmh  ; l’Olympus, comme tout turboréacteur, ne consomme que de l’air subsonique. Sur ce vol inaugural, les entrées d’air furent irréprochables mais c’était sans compter sur de petits volets secondaires bien cachés au cœur de l’installation et dont le rôle est néanmoins essentiel.

Vue des 4 volets d’air secondaire sur un réacteur © Documentation Air France.

Ces volets d’air secondaires (aussi appelés Secondary Air Doors ou SAD) permettent la ventilation du compartiment moteur en créant un flux d’air tout autour du réacteur. Au nombre de 4 par moteur ils doivent être fermés au moment du décollage mais ils doivent être plein ouverts pour le vol supersonique sinon le pompage est garanti avec tous ses dégâts collatéraux : grande frayeur en cabine et interruption de la mission. Ce sont donc ces modestes clapets qui ont tenté de gâcher la fête.

Après une escale rapide et très protocolaire, le décollage de Dakar s’était déroulé normalement. Une fois le train rentré et la visière relevée, au-dessus de la mer, l’accélération est sans contrainte. Pour l’équipage, c’est la délivrance, Rio n’est plus qu’à quelques encâblures. Mais, quelques minutes plus tard, à la lecture de la check-list préalable à l’accélération transsonique, André s’aperçoit que, sur un des moteurs, les « volets d’air secondaire » ne sont pas ouverts bien que l’interrupteur « Secondary Air Doors » soit correctement positionné sur Auto ; ils auraient dû s’ouvrir automatiquement en passant au-dessus de 220 nœuds (400kmh). Il positionne aussitôt l’interrupteur sur Open pour forcer cette ouverture mais rien n’y fait. La tension monte brutalement dans l’étroit cockpit où tout va être tenté pour débloquer ces volets. Pierre Dudal place l’avion au maximum de sa vitesse subsonique pensant ainsi aider l’ouverture des récalcitrantes. Malgré le stress du moment, André se remémore ses nombreux passages sur la chaîne Concorde à Toulouse. Il se souvient de ces volets triangulaires animés par un flexible qui les ouvrait … vers l’avant ! Il comprend alors qu’il faut diminuer la force aérodynamique si l’on veut faciliter leur mouvement. Dans un premier temps il n’est pas entendu ; sans se décourager, il devient pédagogue et fait une démonstration à Pierre Dudal. Il ferme les volets d’un moteur adjacent et démontre que leur réouverture est impossible, car l’avion se trouve à une très forte vitesse indiquée.

En désespoir de cause et alors qu’il s’apprête à faire demi-tour vers Dakar, Pierre Dudal accepte de ralentir l’avion et le miracle se produit : les voyants magnétiques, se « zèbrent » et après une éternité se figent dans la position OPEN ! L’accélération devient possible ! elle est entreprise sans tarder. Cet incident entraînera un retard d’une demi-heure à l’arrivée. Yves Mourousi est furieux, il risque de manquer son rendez-vous pour le JT de 20 heures de TF1 mais, comme il le claironne dans le cockpit, à Rio, il sera le premier à descendre l’escalier, avant ministres, présidents et autres VIP. Il réussira malgré tout à faire son intervention en direct à 20h15.

Yves Mourousi débarque le premier à Rio

Ce jour-là, par son professionnalisme, André faisait l’honneur de sa profession et évitait au vol inaugural du Concorde d’Air France, un piteux retour vers Dakar. Pierre Dudal ne s’y est pas trompé en lui disant longtemps après : « le Rio, tu sais, c’est toi qui as fait le vol ! »

PG

Ci-dessous l’hommage plein d’humour de Jean-Claude Martin qui a vécu l’incident en direct

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