Par Pierre Grange
Le 6 juin dernier, le président des Etats Unis a signé un décret intitulé « Leading the world in supersonic flight » que l’on peut traduire par« Diriger le monde en matière de vol supersonique ». Un texte qui ne peut qu’étonner celles et ceux qui, dans les années 1970, ont vécu l’opposition américaine à Concorde.
Lorsque le 27 mars 1973, la FAA annonce qu’à compter du 27 avril, le survol des Etats-Unis à des vitesses supersoniques sera interdit aux appareils civils cela est vécu comme une mesure résolument anti-Concorde, seul appareil civil supersonique occidental encore en lice après l’abandon du programme SST américain deux ans auparavant. De plus, cette annonce survient moins de deux mois après ce 31 janvier « noir », où les trois Compagnies majeures américaines (Panam, TWA et American Airlines) mettent fin simultanément à leurs options d’achat pour Concorde.
Début 1973, c’est une évidence, les Etats Unis ont voulu abattre Concorde mais aujourd’hui le président Trump souhaite revenir sur cette interdiction de vols supersoniques terrestres et écrit :
« L’administrateur de la Federal Aviation Administration (FAA) prendra les mesures nécessaires, notamment par voie réglementaire, pour abroger l’interdiction des vols supersoniques terrestres prévue à l’article 14 CFR 91.817 »
« Pendant plus de 50 ans, des réglementations obsolètes et excessivement restrictives ont anéanti la promesse du vol supersonique terrestre, étouffant l’ingéniosité américaine, affaiblissant notre compétitivité mondiale et cédant le leadership à des adversaires étrangers » [l’arroseur arrosé ?]
« Les progrès de l’ingénierie aérospatiale, de la science des matériaux et de la réduction du bruit rendent désormais le vol supersonique non seulement possible, mais aussi sûr, durable et commercialement viable » [drill ! baby drill !]
« En modernisant les normes obsolètes et en adoptant les technologies d’aujourd’hui et de demain, nous donnerons à nos ingénieurs, entrepreneurs et visionnaires les moyens de proposer une nouvelle génération de transport aérien, plus rapide, plus silencieux, plus sûr et plus efficace que jamais » [un avenir radieux, fruit du lobbying efficace de Boom].
Il faut reconnaître que ce décret aborde le futur de l’avion supersonique civil par son côté le moins connu mais le plus contraignant, celui du bruit. Le bruit en croisière bien sûr, le fameux bang supersonique, mais aussi le bruit au décollage et à l’atterrissage car si Concorde a pu être exploité jusqu’en 2003 malgré son bruit hors-normes, c’est que le CFR (Code des Règlements Fédéraux) titre 14 § 91.821 Civils Supersonic Airplanes Noise Limits, stipule que, mis à part les Concorde construits avant le 1er janvier 1980, tout avion supersonique civil ultérieur devra satisfaire les normes de bruit imposées autour des aérodromes (elles étaient de niveau stage 2 en octobre 1977 et se sont durcies fortement depuis) (14 CFR §91821).
Quand on observe le seul projet d’avion civil supersonique actuel, le Boom Overture, on s’aperçoit qu’il s’agit d’un Concorde bis de dimensions similaires et qu’il ne pourra être que beaucoup plus bruyant que les avions subsoniques à moteur double flux d’aujourd’hui.

Mais c’est surtout le bang sonique qui inquiète car, comme le sparadrap du capitaine Haddock, on ne peut s’en défaire. Dès le milieu des années 50, les Etats Unis disposent d’une importante flotte d’avions supersoniques militaires. La NASA montre alors que les nuisances dues au bang dépendent de nombreux facteurs dont la vitesse et la masse de l’avion mais surtout qu’elles sont incontrôlables. Une étude qui fait grand bruit est celle menée à Oklahoma City entre février et juillet 1964, l’opération Bongo 2. Durant six mois, la ville est survolée huit fois par jour par des avions de type différents à des altitudes et des Mach variables, ce qui est vécu par la population comme un véritable bombardement. Tout le monde comprend alors que le survol supersonique de zones habitées est une réelle nuisance.

Mur du son et bombardier stratégique B58 Hustler
Pour celles et ceux qui n’en sont pas convaincus, allez écouter « le bang à Tesgo ». Dans les derniers mois d’exploitation de Concorde, certains navigants d’Air France et des fanas de Concorde ont l’idée d’aller se positionner en bateau au nord-ouest du Havre, juste sous la trajectoire de l’AF 002 en partance pour Kennedy. Le bang entendu alors que l’avion les survole aux environs de Mach 1.2 en accélération transsonique, est spectaculaire et on comprend bien qu’il serait insupportable s’il se répétait à longueur de jour et de nuit.
On remarque aussi que cette interdiction des survols supersoniques terrestres que la Maison Blanche souhaite aujourd’hui abroger est vite devenue un standard mondial. Concorde s’est toujours plié à cette règle sauf lors de certains vols dérogatoires parce que présidentiels.
Aujourd’hui, un programme de recherches placé sous l’égide de la NASA, vise à diminuer le bang perçu au sol. L’objectif annoncé par la NASA pour le X59 est que le bang au sol ne soit pas plus fort que le claquement d’une porte de voiture. On attend avec impatience d’en savoir plus sur les premiers essais.
Quant au démonstrateur de Boom, il a volé à Mach 1.12 et a annoncé triomphalement que son bang n’avait pas été entendu au sol. Tous les pilotes de Concorde savent qu’à 30 mille pieds, en dessous de Mach 1.15, le bang ne touche pas le sol. Ce nombre de Mach en dessous duquel le vol supersonique passe inaperçu s’appelle le Mach de coupure et il découle d’une loi aérodynamique peu sensible aux décrets présidentiels.
La bonne nouvelle c’est que l’aventure civile supersonique n’est donc pas terminée. Le décret Trump demande à ce que la FAA abroge l’interdiction des vols supersoniques terrestres avant décembre 2025 et propose avant la fin de l’année 2026 de nouvelles règles de certification acoustique d’avions civils supersoniques. Tout cela a le goût des années 60.
Back to the future ! Peut-être qu’une nouvelle expérimentation de type Oklahoma City aura lieu, une Bongo 3 ? Et peut-être qu’avec un tel soutien présidentiel, la société Boom va – enfin – construire cet Overture qu’on nous promet depuis si longtemps.
Ce qui est sûr, c’est que ça va faire du bruit !
PG
Pour en savoir plus :
– Le décret trumpien « Leading the world in Supersonic Flight »
– Opération Bongo 2 à Oklahoma City en 1964.