Concorde chez les “Moaïs”

Par André Moreau.
Chef d’Escale New York d’août 1977 à mai 1984. Délégué Exploitation Amériques-Pacifique en 1987

Les Moaïs sont les statues monumentales de l’île de Pâques. Sculptées dans des roches volcaniques (basalte, trachyte ou tuf volcanique), leur taille varie de 2,5 à 9 mètres, pour un poids moyen de 14 tonnes. André nous parle de l’organisation de la visite de Concorde aux géants de l’île de Pâques.

Je suis donc informé de la signature d’un vol tour du monde, spécialité de Concorde, avec escale à l’Ile de Pâques et Iguaçu dans la foulée. Mon sang ne fait qu’un tour car c’est prendre beaucoup de risques commerciaux à de nombreux point de vue. Je fais ma valise afin de me rendre compte sur place des possibilités pour traiter notre avion dans les meilleures conditions possibles.

Iguaçu. Magnifiques chutes d’eau, mais aéroport fermé de nuit et sans équipement pour traiter notre SSC. Avec l’aide de notre escale de Buenos Aires, nous obtenons la garantie auprès de la compagnie Aerolineas Argentinas, du prêt de certains équipements, charge à nous d’en payer la mise en place par la route avec, en prime, l’envoi de Paris d’un groupe de démarrage. Inutile de vous mentionner le coût d’une telle opération : faramineux ! Mes soucis ne font que commencer, hélas !

Ile de Pâques. Un ilot perdu au milieu du Pacifique appartenant aux chiliens et habité par des mélanésiens. Et rien d’autre sauf une piste de 3000 mètres en obsidienne, pierre semi précieuse ! Normal pour un avion de luxe comme notre Concorde. Cette piste a été construite par la NASA pour servir de piste de secours à la navette spatiale, d’où sa longueur exceptionnelle. Ce petit paradis est desservi 2 fois par semaine par un B707 passagers de la Lan Chile et en bateau 2 fois par an !

Cela me semble insuffisant pour une opération Concorde dans le cadre d’un tour du monde. Je contacte la Direction Générale d’Air France pour annuler cette desserte. Réponse : « Débrouillez-vous mon vieux, on vous fait confiance ». OK pas le choix, les ordres sont les ordres !

Comme pour Iguaçu, préacheminement des équipements par avion, pensais-je. Mais aucun cargo n’est disponible. Notre chef d’escale de Santiago tente, en vain, de louer un appareil militaire : refus de Pinochet. Il ne nous reste donc que le bateau, mais les deux dessertes annuelles ne correspondent évidemment pas au calendrier. Direction Valparaiso où notre chef d’escale affrète un chalutier, seul moyen disponible pour le transport des équipements minimum qu’il faut, de plus, préacheminer de Paris vers Santiago. La totalité des équipements, pièces de rechange etc. nécessaires au traitement du supersonique viendront de Paris et termineront en chalutier vers l’Ile de Pâques.

Je pense avoir résolu mes problèmes mais en déposant notre horaire à l’Aviation Civile Chilienne, refus de celle-ci ? Pourquoi ? Aucun autre avion ne doit se trouver dans les environs de l’île, lors d’un atterrissage ou d’un décollage, car il n’y a pas de terrain de dégagement accessible et il y a toujours un risque de blocage de l’unique piste en cas d’atterrissage ou de retour après décollage pour raison technique ! Sont inclus dans cette règle les survols et les passages à proximité ! Olé !! Nous parvenons à trouver l’horaire adéquat en particulier l’horaire de décollage permettant d’arriver à Iguaçu un peu avant la nuit.

Finalement, le vol se déroule sans problème. Le Sierra Delta atterrit le 8 décembre 1987 à Iles de Pâques et en redécolle le lendemain pour Iguaçu. Ma hantise, c’est le gros pépin technique genre changement moteur. J’avais estimé avec un optimisme béat que 10 jours minimum auraient été nécessaires pour la remise en état de notre oiseau. Quid des passagers dans ces conditions car 10 jours avec les Moaïs n’est pas une perspective réjouissante : ils sont peu bavards et ne regardent que les étoiles. Après le premier vol, je présente le bilan au DG : décision fut prise d’annuler la desserte de l’Ile de Pâques en raison des coûts de l’opération et des limites opérationnelles trop complexes. [NDLR : il faudra attendre 10 ans pour que les Concorde d’Air France reviennent sur l’Ile de Pâques qu’ils desservirent à 9 reprises et pour la dernière fois le 1er mars 2000.]

En cas d’impossibilité de le dépanner j’avais trouvé la solution : nous l’aurions mis debout, à côté du fameux alignement des Moaïs. Dans le futur, les spécialistes auraient pu ainsi se poser des questions !!!

Nos commerciaux ne manquaient jamais d’initiative car on me demanda un jour si l’on pouvait se poser à Clipperton ? Vous connaissez !! Cet ilot désert, appartenant à la France, au large du Mexique, sur lequel la marine française vient chaque année réimplanter le pavillon français que les Mexicains retirent peu après. Je me demandais parfois comment ils trouvaient toutes ces idées ? Très simple : un globe et une ficelle. J’enroule la ficelle autour du globe et j’obtiens un tour du monde ! Certes la Direction Commerciale se doit d’avoir des idées mais, il y a des limites à ne pas dépasser.

AM

Nota : un autre témoignage sur l’organisation d’un tour du monde, vu côté logistique, est celui de Guy Cervelle pour un tour du monde très particulier : le record de vitesse autour du monde vers l’est.

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